Histoire

En 2016, l'association E.P.B.E a commandé un état des lieux du vieux bourg auprès de M. Denis Boullanger, architecte du patrimoine. Cette étude a révélé une certaine richesse patrimoniale marquée par l'histoire agricole et artisanale d'Eysines. 

• Texte de l'analyse urbaine du bourg d'Eysines (cliquer ici pour voir le PDF)

 

• Cartes de l'analyse urbaine du bourg d'Eysines (cliquer ici pour voir le PDF)

Le bourg et ses bornes 
Bonjour, après une balade dans le bourg d'Eysines, notre regard s'est porté cette fois ci sur les bornes. Ces pierres taillée de différentes formes servant à indiquer la limite de deux propriétés contiguës. Devant le château LESCOMBES a été placée une borne de juridiction jadis située au bord de la route de Saint Médard en Jalles. Haute de deux mètres au-dessus du sol, elle porte d’un côté les trois croissants symbolisant BORDEAUX et L’inscription THIL de l’autre côté, évoque la seigneurie de THIL située hors de la judication. Un passé passant inaperçu que nous vous avons compilé dans cette composition photographique.

 

 

Le bourg et ses pilliers
Sophistiqués ou simples, entretenus ou bien laissés à l'abandon, notre attention se porte aujourd'hui sur les piliers du bourg d'Eysines. Ces éléments architecturaux servant à supporter les portails aux entrées des propriétés. Marqueur social, témoins du temps et de style. Le bourg d'Eysines nous propose une multitude de détail au fil de nos balade. N'hésitez pas à commenter cette publication avec des photos de vos piliers !

 

 

Le présent au passé 

 

Eysines ? Vous avez dit Eysines ? Un alignement de maisons démodées, avenue de la Libération, tout juste bonnes à faire des parkings et des voies élargies ? Des groupements désordonnés de logis qui, comme la tour de Pise, penchent vers la route et résistent malencontreusement à l’alignement qu’on voudrait imposer? Se confondant avec ces constructions rustiques et ces quartiers dépourvus jusqu’à peu près toute centralité,  des noms en gascon – pouah, du patois ! -  qu’il serait bon d’effacer, et  vite ? De vieux débris, des restes humides, de piteux machins tout juste bons à démolir comme le bourdieu du Cheval blanc ? NON!

Consentons plutôt  à y voir des constructions soignées et même élégantes, pour certaines très belles  comme le relève l’Architecte des Bâtiments de France… Plus encore, admettons-le : aussi solides que ces murs, robuste et bien vivant, voilà notre passé, tout proche, tout chaud, et même brûlant. Incrustées dans la pierre, le torchis ou l’adobe, ce sont nos vies, nos histoires, celles de notre cité, de ceux qui nous ont précédés il y a peu à la même place et pour certains, celles de nos familles. Les destins de tous et avec notre passé, nous-mêmes.

Le présent au passé n°1

1910/2020

Le centre-bourg tel qu’on le voit aujourd’hui était déjà là en 1900-1910, à peu près le même, si l’on excepte quelques unes des réalisations malheureuses des années 2010-20. Des familles y vivaient, des soldats aussi, qui, en 14, sont partis faire la guerre.

Cette fois, arrêtons-nous du côté du château de Lescalle et de l’avenue du Médoc.

 

Situation 

 

En bordure du  Centre-bourg et du château Lescalle

 

Aujourd’hui, quand nous nous arrêtons aux feux tricolores, place du Quatre-Septembre, on voit la Taüle du Luc et son toit pointu, face au château. Comme le cadastre de 1811 permet de le visualiser, les parcelles 707 à 712, étaient dépourvues de tout bâtiment. Des prés, sans doute.

Cadastre de 1811

 

Un siècle plus tard à l'emplacement des ces parcelles, Kléber Patté loge à l’arrière de cette grande maison, desservie par deux allées donnant sur l’avenue du Médoc. Une très longue maison. D’un côté, à l’est, habite sa tante. De l’autre, à l’arrière, le logement de Kléber, son épouse, ses fils. Autour, environ 1500 m2 de terrain ; le logement des cochons, la niche du chien et un très grand poulailler avec pintades, poules, lapins.

Maison à la façade de belle pierre rainurée, à double congé abritant un haut grenier. Au-dessous du toit, une corniche ajourée. Qu’il s’agisse de la porte ou des fenêtres, leur entourage s’étoile de six rayons divergents, taillés dans la pierre.

Devant, à quelque distance, les restes du vieux puits :

Qui est Kléber Patté ?  

 

Il est le père de deux fils : Jean-Michel, né le 10 décembre 1929 et Max, le cadet, né le 20 décembre 1931. Jardinier maraîcher comme Albert, son père, Kléber est un homme qui a des convictions  : il est socialiste  sincère. Il  se présente aux élections municipales, contre E. Munic, le 12 mai 1935. Il sera pendant quarante-cinq ans trésorier de la Société de Secours Mutuel, alors que Maurice Lafon en était le président-fondateur. Pour cela, il sera décoré par le Président Sourza, Président des Mutuelles de la Gironde. En parallèle, il travaille ses terres : trois hectares de jardin maraîcher situés au Sesca et loués aux propriétaires Durousseau et Dubergier ; les prairies situées  aux n° 204-208 actuels, avenue du Médoc, louées au propriétaire du château Pradérol, un industriel chaudronnier de Bègles. A proximité immédiate, une dépendance dont le locataire est le chauffeur de l’archevêque, M. Thiboeuf. Plus loin, le château de M. Dieu et, plus loin encore, Gasteboy. Face à la maison Patté, le pré de M. Babouet où paissait l’âne. Les enfants Patté s’amusaient à monter, la bête. Non sans mal, on s’en doute. Dans les prés, tout près de sa maison, Kléber tient ses chevaux.  Max Patté, son fils, se souvient avoir joué là et aussi être allé à l’école (en partant de Gasteboy et en suivant l’actuelle avenue de la Libération ou encore, en coupant par les prairies de façon à tomber à la hauteur de l’église, en longeant le château, rues Jean Lahary ou  du Moulin-à-vent actuelles) :

Anciennes prairies donnant sur l’église

 

Les enfants de Piessec formaient un petit groupe. Ils portaient des capes et marchaient en sabots. Le père Babouet qui allait voir sa fille à Lescombes, les accompagnait. Tout voûté, il s’appuyait sur un bâton dont il se servait pour éloigner les lévriers du château, venus voir de plus près les petits visiteurs. De temps en temps, quand faisait défaut la provision municipale, ceux qui le pouvaient, apportaient au maître une bûche pour alimenter le chauffage de la classe.

 

Après guerre, vers 1960, déjà âgé, Kléber se retire. C’est alors son fils, Max, qui tient le jardin, tout en travaillant comme charpentier pour le Port Autonome de Bordeaux.

1911-1950

 

Maison de l’âge adulte, donc. Mais où était la maison d’enfance de Kléber ?

 

Le dénombrement de 1911 nous l’apprend, une partie de la famille Patté habite à Cantinolle la maison n° 218 (actuellement n° 283, avenue du Médoc ou D 2215). Là,  naissent Kléber ainsi que sa sœur, Pétronille Albertine, sur la table de la cuisine, comme en témoigne Max. Au Bourg, selon le dénombrement de 1911, loge l’autre partie de la famille. Au total, la famille comprend Jean, chef de famille, dit « fermier cultivateur », 62 ans (en réalité laitier comme son propre père) ; son épouse, Marguerite, née Marceron, maraîchère, 57 ans. Ce sont les grands-parents de Kléber. Quant aux parents de Kléber, ils se dénomment Albert et Jeanne.

Les Patté, avant-guerre, voisinent avec la famille Seurin qui, elle, abrite maison 217 avec Jean, le chef de famille, fermier cultivateur, Mélanie sa femme, 47 ans, maraîchère, Gabrielle leur fille de 19 ans, ouvrière agricole et Théophile Sérès, 24 ans, leur domestique. De l’autre bord, la maison 219 abrite une grande famille Lafon qui regroupe Pierre, 34 ans, le chef de famille qui est marchand de bois de chauffage, Marguerite, son épouse, 41 ans sans profession et leurs quatre enfants : d’abord Louis, l’aîné, 8 ans ; puis Germaine, 7 ans, Marthe, 3 ans et enfin, Marie-Madeleine qui vient à peine de naître.

Pendant la guerre, ils voisinent avec Marcel Bourgès, « ami d’école et de jeunesse » de Jean Gaston Lalumière. Né la même année que Jean Gaston, il est réformé car il souffre du mal de Pott et se tient penché en avant, le tronc incliné à 100 degrés. Il accompagne ses amis au tram (déjà), quand ils repartent au front, leur permission terminée. Il devait utiliser la bicyclette Lalumière, comme l’indique la lettre du 13 avril 1917 :

« Tant que j’y pense, que je vous demande si Bourgès a amené la bi[cy]clette à la maison. Vous me le direz sur votre prochaine. Vous pourrez dire à Valmy qu’il l’amène au mécano pour voir ce qu’elle a et la faire arranger. Surtout ce qu’il en dira, afin que Maurice la trouve prête lorsqu’il arrivera en perme … s’il arrive, comme je pense, avant moi. »

 

En 1918, il vient aider les Lalumière à faire les écoulages et donne un coup de main, malgré son handicap. On en profitera pour boire un coup :

 

« Le camarade Bourgès viendra nous aider, lui, et doit porter une brochette d’oiseaux.

Sans doute qu’il y aura frottage », écrit Jean Gaston à son frère.

 

 Pierre Albert Patté, né le 22 mars 1877, était jardinier. Jeanne, née Dubayle, a trois ans de moins que lui. En 14, Albert a 38 ans et part malgré tout au front, en dépit son âge.  Il y est tué.

 

Cantinolles

 

Orthographié Cantinolles, Cantinole, Cantinolle, ou même Cantinol, ce petit quartier est la pointe avancée de la commune vers Le Taillan, On y vit de la mise en valeur des  terres de très bonne qualité qu’irriguent les sources situées juste derrière, en remontant vers les Gleizes. La maison est incluse dans une barre de quatre habitations. Après guerre, elle est habitée par Jeanne Dubayle Patté, la veuve courageuse et forte d’Albert. Elle voisinera avec sa soeur Marguerite qui, elle aussi, veuve de guerre, ne se remariera jamais : son époux, Jean Chéry Curat, né le 27 mars 1875, fils d’Arnaud et de Catherine Lugageac, était cultivateur. Alors âgé de 45 ans  - soit cinq ans de plus que son beau-frère, il est tué à l’ennemi par éclats d’obus, le 1er octobre 1915 à Souchez, Pas-de-Calais. Il avait été incorporé dans le 260ème RI. De fait, il précède de peu Girol qui le suivra bientôt dans la tombe. La correspondance Jean Gaston Lalumière se fait le passeur de ces mémoires du deuil et du chagrin. C’est Louis Patou qui apprend, le 18 octobre 1916, à son ami Pierre Gustave Lalumière, le père de Jean Gaston, ce qui est arrivé :

 

« Girol m’écrit hier et me parle de la mort de ce pauvre Curat qui est mort dans ses bras, tout endormi, blessé à la tête et à la poitrine. »

Comme on peut l’observer sur le cliché ci-dessous, la maison est enserrée par ses deux voisines. Comme en 1914, elles sont toujours actuellement cousines par leur conception : une porte centrale flanquée de part et d’autre, symétriquement de deux fenêtres, symétrie que renforce, à l’étage supérieur, l’existence de deux oeils-de-bœuf taillés au-dessus des ouvertures du rez-de-chaussée. La façade est de pierre  blanche et s’agrémente de quelques ornementations soignées, même si les ouvertures ne s’adoucissent pas d’un linteau à valeur décorative. On admire le double encadrement de la porte d’entrée, la porte d’entrée elle-même, les deux surlignements de pierre (ou « congés ») de l’étage supérieur qui à la fois ordonnent, enjolivent le haut tout en le  séparant le rez-de-chaussée de l’étage et le premier des combles ; enfin, il y a une génoise ouvrant sur la toiture : l’actuel tuyau d’écoulement des eaux  a dû se substituer aux plaques de zinc utilisées dès 1841 à Bordeaux. Devant, le petit jardin caractéristique des maisons de maraîcher eysinaises, tout comme celles qui donnent son cachet à l’avenue de la Libération, au centre-bourg.

A l’intérieur, passée la porte, c’était une grande pièce à vivre ; sur le côté ouest, deux chambres et, sur le fond, un chai. Après la « très grande guerre », une maison tierce séparait l’habitation de Jean et Marguerite Patté devenue celle de leur bru, Jeanne Dubayle, du bien de Marie Dubayle Curat (qui est alors, rappelons-le) veuve de guerre comme sa belle-sœur Patté. Située en bout, à l’angle, cette dernière différait légèrement de sa voisine puisqu’elle s’allongeait davantage vers l’arrière. Néanmoins, elle comportait les mêmes éléments constituants de façade et d’organisation générale.

Toutes les constructions sont en effet flanquées à l’arrière d’un terrain : en fait une bande taillée en lanière, plutôt rectangulaire, à la largeur de la façade. Ces maisons avaient ainsi l’avantage de disposer, côté nord, d’une assez vaste pièce de terre, un jardin aux portes de l’habitation, que desservait un ronteau de servitude. Parti de la route du Médoc, il s’enroulait autour des jardins qu’il ceinturait complètement pour ressortir un peu plus loin, toujours route du Médoc, en longeant la dernière bâtisse. C’était un ronteau, c’est-à-dire, en occitan, un chemin de terre qui, dans Eysines, desservait des champs, pièces de terre ou même des habitations un peu décentrées.

Si l’on examine le plan de la ville d’Eysines actuelle, on constate qu’une enfilade de sept logements perpétue l’assemblage des maisons mitoyennes et que les jardins sont toujours là ainsi que le ronteau, dénommé désormais « Allée de Cantinole » et goudronné. La parcelle qui lui correspond est numérotée « 31 ». Les jardins arrière  sont numérotés « 28 » et « 30 ». Seul, le tracé du ronteau a été nettement modifié : il tirait davantage au large, faisant ressortir, à gauche des maisons actuelles, un terrain en pointe de triangle, disparu par la suite.

 

Deux siècles avant, le quartier existait déjà et, déjà, l’alignement des maisons, comme on le voit sur le croquis du cadastre de 1811 où nous reconnaissons les maisons du 283 et suivantes. Elles semblent avoir constitué, en 1811, un seul bien, sans être en ce temps-là démembrées en plusieurs propriétés :

Cadastre de 1811. Quartier de Cantinole

 

En réalité, le quartier comprenait également, de l’autre côté de la route du Médoc deux grosses constructions, perpendiculaires à l’alignement que nous connaissons. L’une d’elle devait se situer en face de l’actuelle rue du Prado. Des témoins de ces constructions existent encore actuellement.

 

Pierre Albert

 

Pierre Albert, on l’a dit, est un des poilus d’Eysines qui ne reviendront pas de la ligne de front. Classe 97, dirigé le 16 novembre 1898 sur le 34ème Régiment d’Infanterie, il est mis en congé le 14 septembre 1901. Rappelé le 14 août 1914 au 144ème R.I., il passe au 251ème d’Infanterie le 3 juin 1916. Ce dernier régiment sert de réserve au 51ème. D’abord au camp de Souge, il est envoyé à Verdun vers le 4 juin 1916. Blessé au genou le 2 juin de l’année suivante, il est amputé de la cuisse droite mais décède le 18 juin suivant à l’Hôpital Saint-Louis à Paris. Pierre Albert est « mort pour la France » et ses deux enfants seront des pupilles de la nation.

 

La correspondance Lalumière couvre les trois années de guerre et nous révèle une grande proximité entre les deux familles. C’est qu’ils étaient voisins de jardin.  Le plus plausible, en l’absence de toute information précise, est de considérer que la famille Patté tenait son jardin au Sesca, non loin du hameau de Cantinolles. La famille Lalumière, de son côté, tenait en fermage les terres des frères Dubergier, dits « Champagne » situées au bout de l’actuelle rue du Petit Sesca, de sorte qu’ils ne pouvaient que se voir journellement – ce qui peut expliquer que huit lettres Lalumière traitent des Patté. Dès le 4 octobre 1914, un mois après avoir commencé à faire ses classes à Brive, Jean Gaston Lalumière vient aux nouvelles : « vous direz bonjour à la famille Patté et vous me direz si on leur a pris leur cheval ».

 

Un an plus tard, c’est un petit drame domestique. La famille Lalumière avait pris comme ouvrier un réfugié belge (non identifié), dit « Le petit Belge », après que le 18 janvier 1915, le conseil de révision eut retenu comme bon pour la guerre leur fidèle employé, Marcel Jolit. Le 29 janvier, Gustave donne son évaluation des capacités de ce nouveau venu sur l’exploitation :

 

« Quant au « Petit Belge », d’après lui, il a fait de tout … et il ne sait rien ! Avant de quitter son pays, il était mécanicien. Il a travaillé la terre, il a été garçon de café, il a fait un peu de tout. Aussi, il n’est pas bien étourdi. Il en rendrait bien à Marcel. Avec ça, il est obéissant et ce que je lui fais voir, il le fait assez bien. Seulement, ce sont les forces qu’il n’a pas. Il va avoir 18 ans au mois de mai et il pèse à peine 40 kg ! »

 

Gustave, optimiste, conclut néanmoins : « s’il reste, je lui ferai faire bien des choses. » Huit mois plus tard, Gustave est atteint d’une crise d’arthrose généralisée. Le Docteur Lapouple le soigne à l’aide de bains de soufre. Il est incapable du moindre geste, a interrompu tout travail et ne se déplace même pas au jardin. Survient la crise que rapporte la lettre du 21 septembre adressée à son fils, Jean Gaston :

 

« Vendredi dernier (le 17 septembre), en revenant de porter le colis chez ton camarade Florenceau, il venait de se passer une séance au jardin. Depuis que je n’y allais pas, le Belge ne faisait presque plus rien et cherchait un motif pour s’en aller. Ne pouvant en trouver aucun, il s’est mis à battre le petit drôle de Patté qui était dans la cabane avec Alida (la seconde ouvrière de la famille Lalumière). Pense qu’Alida s’en est pris pour l’enfant. Alors, il lui a dit toute espèces d’insultes grossières. »

 

Comme nous l’avons signalé plus haut, Kléber, alors âgé de douze ans, est le fils de Jeanne et de Pierre dit « Albert », absent de la maison puisqu’il est mobilisé.

 

« Jeanne Patté, ayant su qu’il avait battu son enfant, est arrivée et, elle aussi, n’est pas trop commode. Elle le menaçait de lui ouvrir le ventre. Lui, se défendait toujours avec sa mauvaise langue à tous les deux. Mais il avait peur de Jeanne et, ne pouvant se venger assez, il s’est mis à pleurer et il est parti. »

 

A l’issue de cette bagarre, le « Petit Belge » quitte Eysines et nous ignorons où il s’en est allé. Gustave n’a plus d’ouvrier et reste seul à la tâche, alors qu’il est invalide :

 

« Moi, je ne l’ai vu que le soir, lorsqu’il est venu chercher ses effets. Il s’en est allé directement à Seube (maison voisine d’Albert Patté, au bourg). Etant collègue avec le fils qui était tout seul, il me l’a débauché, ce qui fait que je suis seul et je ne puis encore rien faire. Heureusement que tout est garni ! Mais je n’ai encore planté aucune salade pour l’hiver ».

 

Trois mois passent. Le 6 janvier, Jean Gaston Lalumière, depuis la Somme où il fait des travaux de terrassement préparatoires au gigantesque affrontement de juillet 1916, se demande si, mobilisé, Albert peut encore tenir le jardin. C’est oui, pour quelque temps encore. Albert fait même le maximum. Dans l’ignorance de ce qui va lui arriver, craignant pour l’avenir, il abat le plus de besogne possible et effectue les travaux les plus durs, les charrois de fumier :

 

« Tu demandes des nouvelles de Patté », écrit Gustave en répondant à son fils, Jean Gaston, « qui est toujours à Souges et, en ce moment, il a une permission de quinze jours ; et presque tous ceux qui y sont comme lui, en ont une. Aussi, il en profite pour faire provision de fumier. Il y va presque tous les jours. »

 

Albert Patté voyait juste. Les familles au travail sont plongées dans l’anxiété car elles ne savent si les femmes, restées seules, pourront suffire à la tâche, d’autant que la guerre coûte cher aux fantassins et que l’inflation court grand train. Le 15 avril, nouvelle notation, qui enregistre l’angoisse et le tracas : « La pauvre Jeanne Patté ne fera pas beau si elle est seule. Je pense qu’elle doit lui en dire au “Gros”. » Mais le 15 mai, Jeanne Patté démarche (exactement comme Gustave Lalumière) la même employée, une certaine Maria. Comment faire, comment y arriver sans main d’œuvre ?

 

Albert et Jeanne avaient bien raison de se ronger d’angoisse ; six mois plus tard, c’est pour lui Verdun qu’il rejoint début juin :

 

« Vous me dites qu’Albert Patté vient de quitter St-Médard pour prendre la direction de Verdun. A savoir si, au contraire, il ne viendrait pas de mon côté. Dites-moi le régiment dont il fait partie. Peut-être pourrai-je le rencontrer » (lettre du 8 juin 1916).

 

Le cycle infernal est déclenché : un an plus tard, en effet, Albert est blessé. Jean Gaston s’inquiète : « est-ce grave ? ». Une rumeur court dans Eysines au sujet d’Albert : il est mort ; il a été tué ou c’est quasi. A cette nouvelle, Jean Gaston laisse exceptionnellement transparaître sa douleur, en cette année 1917 qui est, pour lui, la plus sombre et la plus désespérée :

 

« Et ce pauvre Patté, il serait donc tant atigé que ça ! Quelle fatalité quand même ! Tenez-moi au courant de sa situation ».

 

Fausse nouvelle ?  Oui ? Non ? Le 24 juin, Jean Gaston est rassuré :  Albert « est bien amoché, mais vivant. C’est un faux bruit qui a couru à son sujet. »

 

Hélas, ce n’était pas un faux bruit. Albert est blessé le 2 ; il meurt le 18. Jean Gaston est mis au courant le 25 :

 

« Mes chers parents, j’ai reçu hier au soir votre lettre du 21, laquelle me certifie malheureusement la mort du pauvre Albert. Je pense qu’il aura été enterré avec les honneurs militaires. Vous m’en ferez part. »

 

Restée seule à la tête de l’exploitation, sa veuve se montre à la hauteur de l’enjeu et gagne sa réputation de femme à poigne, au caractère bien trempé. On s’en souvient encore. Elle se fait obéir d’une équipe de cinq ou six ouvriers et tout va à son commandement. C’est elle qui invente le labour à cheval et à la charrue, alors qu’avant la guerre, il était fait appel à des équipes de bêcheurs qui travaillaient à prix fait et qui, en une demi-journée ou une journée, bêchaient un ou plusieurs « carreaux » selon la demande. L’attelage à cheval permettait de travailler plus de superficie et d’abattre davantage de besogne en moins de temps. Ce mode de préparation de la terre dominera le maraîchage eysinais jusqu’en 1960 environ où l’apparition des Akorettes (introduites par le garagiste Grignard) le fait disparaître.

 

Entre-deux-guerres, Jeanne prend sa part de l’éducation de Max et de son  frère, ses deux petits-fils :  elle les réveille le matin et les fait déjeuner ; elle leur fait réciter leurs leçons et veille à ce qu’elles soient parfaitement sues. Elle s’occupe d’eux journellement puisque les parents partent tôt et rentrent tard le soir, accaparés par le travail au jardin. Pour Max, c’est une vraie grand-mère, aimante et bonne.

 

*

 

Retrouvons sous l’éclatante blancheur de la pierre les heures tourmentées traversées par leurs anciens hôtes, nos proches.

 

Max Patté et Marie-Claire Latry

Sources :

 

- Jean Gaston Lalumière, Où est passée l’humanité ?  Lettres et carnets de guerre 1914-1918, Pessac, PUB, 2020

- Jacques Tribalat, Michel Pétuaud-Létang et Dominique Le Lann, L'échoppe un art de vivre, Mérignac,  A éditions, 2003.

- Archives Municipales d'Eysines, Dénombrement, 1911.

- Archives Départementales de la Gironde, Cadastre d'Eysines, Section A 3 P 162/2 et 162/3

Le présent au passé n°2

 

Le centre bourg tel qu’on le voit aujourd’hui était déjà là en 1914, à peu près le même. Des familles y vivaient, des soldats aussi, qui sont partis faire la guerre. Prenons la rue Aladin Miqueau, quartier du May-du-Merle.

 

Au 26, immédiatement à l’extérieur du territoire naguère encore délimité par une grande borne (ancienne borne de prévôté ?) adossée à la maison du n° 32, rue Parmentier, à partir du carrefour, habitait le maire, Léonard dit « Aladin » Miqueau (1843-1921).

En 1914, il est maire depuis vingt-six ans (1888). Il est âgé de 71 ans. Ce sera son dernier mandat. Comme il l’avait fait avant-guerre, quand il s’activait au Syndicat des maraîchers (1881), quand il faisait installer le tramway (1893), le téléphone (1894), A. Miqueau se dépense sans compter. Il s’occupe de l’accueil des réfugiés belges et du Nord ; il délivre des aides et secours municipaux aux familles dans la gêne ou la misère ; il répond aux enquêtes du Préfet ; renseigne les tableaux annuels des productions agricoles ; contribue à organiser les nombreuses et diverses réquisitions de plus en plus pesantes au fur et à mesure de l’avancée des années de guerre, instruit les demandes d’allocations et de permissions agricoles des soldats ; répartit la main d’œuvre agricole à attribuer aux ‘maisons’ de maraîchers, etc. Chez lui, du 3 au 10 août 1918, il loge des soldats américains dans la maison où, veuf, il habite avec sa fille qu’il vient de marier :

« Comme nouveau à Eysines, pas grand-chose, si ce n’est le mariage de Mlle Lahary … », écrit Jean Gaston Lalumière à ce propos, le 17 mai 1918.

 On l’apprécie : en témoigne cette lettre du 22 décembre 1916 de Louis Patou, maréchal-ferrant de la « Grand-Rue » (on ne dit jamais autrement) à côté de l’actuel restaurant  La Table de Willy, 58 avenue de la Libération, républicain un brin contestataire, écrite à Gustave Lalumière, dit « Le Barquin » (ou soufflet de forge) :

D’après ce que tu me dis et je vois que depuis que je suis parti, nos édiles font du progrès. Sans doute que vous avez un lascar qui sait s’y prendre. En tous cas, je vois qu’il est plus fort qu’eux.

Allusion possible au refus opposé à cette date (en témoigne la lettre de rappel à l’ordre de l’autorité préfectorale de janvier 17) par Aladin au Préfet de réduire de trop l’éclairage public … Il en sera de même quand le Préfet cherchera à mettre au travail toutes les femmes, sans exception.

 

Le domaine

Jardinier-maraîcher dans sa jeunesse, Aladin Miqueau a confirmé l’ascension sociale commencée par son père, Etienne, qui avait acquis dans un premier temps, vers 1850, les habitations qui vont du 14 au 20 de la rue Aladin Miqueau.

Ensuite, entre 1857 et 1864, il se rend co-propriétaire (avec son frère) du domaine dit « de Marcillac », à côté ( au n°26 actuel). Mais Aladin, à compter de 1872, n’habite pas sur place. Indépendant, il loge en face au 23, dans l‘ancienne propriété Fabre-Bouet que son frère et lui-même ont acquise et où ils font faire un agrandissement de style néo-classique et, par ailleurs, construire une remise en bois dans le prolongement du cuvier élevé, lui, en 1820. Dix ans plus tard, en 1881, enfin ! Aladin se résout à passer en face et vient habiter au 26.

Situation

 

Tout d’abord, donnant sur la rue Parmentier (du n° 32 au n° 28 actuels), on reconnaît encore, de nos jours, un long bâtiment de travail construit en moellons, animé d’une génoise sous le toit de tuiles de Gironde et éclairé de petites ouvertures. Il borde la cour fermée de piliers (et d’une belle grille) donnant sur la rue Aladin Miqueau (ancien chemin du Vignan).

A peine plus loin, la grange perpendiculaire à la route, à étage, fait le coin de la rue Aladin Miqueau et du chemin privé desservant les n° 32-34. La grange est séparée de la maison paysanne (au n° 30, maintenant) par une cour ouverte sur la rue Aladin Miqueau par deux piliers. Jusqu’en 1980, elle a compris une « remise », une écurie et le hangar des charrettes, avant de tomber en ruines et d’être remise en état par son actuel propriétaire.

Le tout devait étendre, côté ouest, l’espace qu’on dira « noble » avec sa cour jardinée, autrefois plantée d’espèces rares et  agrémentée d’un bassin entre les magnolias, arbres aujourd’hui classés dans le PLU (2017) comme « arbres remarquables ».

 

Ce vaste appendice avec ses deux édifices voisins (la maison, la grange) forme comme une petite propriété annexe, dédiée à Georgette et Marcel Baudon ainsi qu’à leur famille : pas de grenier ; deux cheminées, dont l’une, dans la cuisine, était immense ; deux simples fenêtres à gauche d’une étroite porte à l’austère chambranle de bois, posé à l’à pic des fenêtres. La construction est faite de moellons et torchis, blanchie à la chaux, ; elle s’égaye d’un épi de faitage et d’une magnifique triple génoise.

La maison paysanne du n° 30, rue Aladin Miqueau (1973-74)

Elle donnait directement sur le ronteau (petit chemin de terre), qui n’allait pas plus loin que le virage du 23. Comme l’écrit Huguette Baudon Ladevèze dans 1939-1945 Une Eysinaise se souvient de sa jeunesse, en 2016 :

 

« Nous vivions à l’époque à sept dans une petite maison louée à monsieur Lahary, dans le quartier du Mail-du-Merle. Elle était constituée de deux chambres, une cuisine et une souillarde. Il y avait mon père, ma mère alors âgée de 38 ans, le père et la mère de ma mère, respectivement âgés de 58 et 55 ans, mon frère qui avait 16 ans, ma sœur, 15 ans et moi, 13 ans. A part moi qui allais à l’école communale, toute la famille travaillait la terre : les légumes, le cresson, la vigne. C’était ma grand-mère qui allait au marché des Capucins à Bordeaux pour vendre les légumes et le cresson avec la charrette tirée par Marquis, le cheval. Mon frère, après son certificat d’études et une année supplémentaire d’étude du soir dispensée par l’instituteur, monsieur Lacoste, commençait à travailler les cressonnières tenues auparavant par le père Bianic. Mon grand-père était tonnelier et s’occupait aussi du chai de monsieur Lahary. Nous étions locataires des terres, des cressonnières et de la maison, mais nous possédions deux vignes à Gleyze et une terre à Martin Porc. »

En remontant deux siècles

Vers 1800

 

La bâtisse a dû être édifiée à la fin du XVIIIème siècle entre 1756, les cartes de Cassini et de Belleyme où son plan ne se lit pas et 1811, date où est dessiné le cadastre et où elle figure en bonne place :

Cadastre 1811 

 

Marcillac appartient en ce temps là à la famille Labat dont on conserve aujourd’hui d’autres maisons à Eysines.

 

Modifications (1811-1970)

 

Bien que sa configuration d’ensemble se reconnaisse de cartes en plans successifs, des réfections sont repérables et de notables remaniements ont eu lieu, des deux côtés du logis central qui ne semble, lui, guère avoir été modifié. Vers 1880, dans la maison de maître elle-même, un grand couloir tourne le dos à l’espace agricole situé en contre-bas, vers le nord et la voie de chemin de fer. Il desservait les pièces à vivre qui donnaient toutes sur le jardin, au sud. Cinq vastes espaces intérieurs avec, pour chacun, un haut plafond décoré, une cheminée surmontée d’un trumeau à l’entourage enrichi d’une frise à motifs floraux ou végétaux – comme au 23.

 Il n’en sera pas de même des constructions dédiées au travail agricole. Ainsi, côté ouest, en direction du 23, peut-on lire sur le plan ci-dessous l’implantation d’un bâtiment tout en longueur qui n’existait pas en 1811 et qui aurait dû voir le jour en 1838 si le projet de remonte à Eysines (dépôt de la remonte de Mérignac) avait été réalisé.

Domaine de Marcillac. Archives départementales de la Gironde (série N)

 

Finalement, au lieu de boxes de chevaux, ce sera une grange. Elle a dû être édifiée vers 1840 environ puisqu’absente sur le plan de 1838, elle apparaît sur le cadastre de 1844.

Cadastre de 1844.  La grange (parcelle n° 1340) est édifiée

 

A l’opposé de la grange et du côté ouest, sur le côté est regardant vers l’avenue de la Libération, il n’y a pas eu moins de changements, de destructions et de transformations. Qu’on en juge : le long bâtiment qui correspond aux numéros 32-28 de la rue Parmentier actuelle, aurait vu, dans le projet de 1838, sa moitié nord prolongée, avec un puits couvert et une fontaine. Plus haut, une maison traversante donnant à la fois sur la cour « noble » et la rue Parmentier (avec une porte, une fenêtre, une ouverture sur la cour et sans doute une seule pièce à vivre) aurait été prolongée par un logement à trois pièces séparées par des cloisons. Les maisons actuelles sont les héritières de ces distributions.  Mais, adossées à la façade de la rue Parmentier actuelle, y aurait-il eu sept à huit stalles ? Sans doute des boxes pour des chevaux ouvrant tous sur la cour jardinée, à deux pas d’un puits, alors que les murs donnant sur la rue devaient être aveugles.

Plan projeté de remonte, 1838 (A.D.33)

Distribution des bâtis en 1967 

 

Le petit bureau du maire, cher aux Eysinais

L’existence, en 1967, de la parcelle 143 (insérée entre la maison occupée par la famille Baudon et la cour « noble ») confirme la présence à l’extrémité de la maison paysanne d’un édicule carré jouxtant la rue Aladin Miqueau. C’est éventuellement l’héritier ou la trace d’une construction antérieure (peut-être plus vaste). C’était un petit bureau. C’était là que le maire recevait sans façon et sans rendez-vous ses concitoyens.  Il était facile de le joindre. Signe de cette proximité, l’emploi du surnom, « Aladin », et non du solennel « Le Maire » dans le passage suivant de la lettre que Jean Gaston Lalumière adresse à son père concernant son frère, Maurice, le 17 décembre 1917 :

« … La durée du sursis doit être suivant le besoin. Cette demande doit être faite par le Maire. Je te recommande donc d’aller trouver Aladin, d’abord demander des renseignements précis là-dessus car il doit les connaître ; et faire le nécessaire, si possible… »

 

Plusieurs fois remises en chantier, les constructions en dur étaient ainsi au cœur d’un ensemble constitué par acquisitions successives. Les Miqueau ont sans doute ambitionné de faire leur le vaste rectangle qui part du 14, rue Aladin Miqueau ainsi que des maisons sises en face, et gagner le Vignan, d’un côté ; et de l’autre, descendre du n° 32, rue Parmentier jusqu’à la route nationale. En témoignent leurs achats et échanges, tous cumulatifs. Ils ambitionnaient une pièce d’un seul tenant.

   

La propriété agricole (1890-1970)

 

A la fin du XIXème siècle, alors qu’elle est devenue la propriété Miqueau, le bien comprend une cressonnière, un bois d’acacias et, en remontant, un verger qui, comme c’était l’usage, doublait une vigne. Aux yeux de tous, elle se signalait par un vaste terrain sableux d’un hectare environ, situé en contre-bas. Il regarde vers les constructions en dur placées en haut de la côte du May-du-Merle, telles que nous venons de les examiner. Elles le surplombent. Il les continue. On peut le voir sur cette photo prise en 1973-74 :

Vue du côté nord de la maison d’Aladin Miqueau (cliché Mission du Patrimoine)

 

Et encore sur cette photo de 1956, pendant la neige :

Hiver 1956 (fonds privé D. Ladevèze)

Croquis établi par Denise Ladevèze-Praud, petite-fille des Baudon (pour 1950-70) (Fonds privé D. Ladevèze)

 

Dans les deux après-guerre, alors que la maison centrale est le plus souvent vide, la vie aura tendance à se concentrer autour de l’annexe, de sa cour, de sa grange et aussi, de l’autre côté du chemin, de la remise en bois. Occupée par Georgette et Marcel Baudon à qui revient la charge du domaine, on y travaille, on y croise les voisins et amis, en particulier les Chartrain, logés au 23 comme le docteur Lapouple ou les Lalumière. On y rit, on s’entraide. On s’y fait photographier, pour les vendanges, aux côtés des petits enfants et de l’arrière-petit-fils d’Aladin Miqueau : la famille Salavert.

De gauche à droite, au moment des vendanges, Camille dit « Camilo » Camin ; M. Salavert ; René Ladevèze : Mme Salavert ; Marie Ladevèze ; Michel Salavert (vers 1950). A l’arrière, on voit la remise, l’écurie et le hangar à charrettes. Mme et M. Salavert, descendants d’Aladin Miqueau, sont alors les propriétaires du domaine  (Fonds privé D. Ladevèze)

En tenue de vendanges, devant la grange (Fonds privé D. Ladevèze)

La maison paysanne en 1956 où vivent Georgette et Marcel Baudon. Au-delà, sur la droite, on distingue la grange à étage et, en face, le 23 avec, à l’arrière, son cuvier ainsi que la maison Péret. Denise Ladevèze-Praud, Aurore Pijoan et Mado Le Dé dans la neige. A la fenêtre, la grand-mère de Denise (Fonds privé D. Ladevèze)

 

*

 

En 1989, d’importants travaux de rénovation commencent dans la maison villageoise longtemps occupée par la famille Baudon. 

photos de l'association E.P.B.E

Avec la vente de cet ensemble (maison centrale, dépendances et terrain autrefois agricole), dès 1985, cent cinquante ans  de vie eysinaise marquée par l’ascension, la place et l’action d’A. Miqueau et de J. Lahary s’estompent du paysage du village.

Denise Ladevèze-Praud et Marie-Claire Latry

Sources :

- Blog « Connaissance d’Eysines »

- Inventaire du Patrimoine, Région Nouvelle Aquitaine

- Jean Gaston Lalumière, Où est passée l’humanité ? Lettres et carnets de guerre, Pessac, P.U.B., 2020

- Jacques Tribalat, Michel Pétuaud-Létang et Dominique Le Lann, L'échoppe un art de vivre, Mérignac,  A éditions, 2003.

- Ladevèze-Praud, Denise, Souvenirs, 2019

 

Le  présent au passé n°3

 

A la mémoire de Pierrot Pérey

 

Le centre-bourg, tel qu’on le voit aujourd’hui, était déjà là en 1914, à peu près le même, si l’on met à part quelques unes des édifications malheureuses des années 2000-2020. Des familles y vivaient, des soldats aussi, qui sont partis faire la guerre.


Cette fois, après avoir traversé le May-du-Merle, changeons de « village »  et passons à Lescombes (ouest) pour suivre la famille Pérey.

 

Situation

 

En 1911, maison n°  331, à deux pas de la famille Fourton, logeaient en 1911 à Lescombes est les Pérey. Ils voisinent avec, d’un côté,  Félix Argillos et, de l’autre, Louis Fourcet et Antoine Lataste.

Pendant la guerre 1914-18, ils s’installent au Vigean, rue du Cap-de-Haut. Pierre Pérey, chef de famille, est dit journalier agricole. Avec lui, vivent son épouse Pétronille, née Gabourin, et son fils unique,  Félix dit « Roger », 21 ans en 1911, qui est enregistré comme exerçant la profession de tonnelier.

Félix, né le 5 mai 1890, de quatre ans plus âgé que Jean Gaston Lalumière, est un  « ami d’enfance et de jeunesse ». Tout au long de la guerre, les deux amis ne cesseront de correspondre, en dépit d’interruptions. Grâce à eux, nous connaissons mieux comment des soldats d’infanterie ont traversé la grande guerre. Si Jean Gaston fait partie du 23ème Régiment d’Infanterie Coloniale, Félix Pérey est, quant à lui, versé au 153ème  Régiment d’Infanterie (1ère Compagnie) à compter du 7 janvier 1916, après avoir été Dragon (au 7ème Régiment).

Félix Roger Pérey au front (coll. Part.)

                                  

En permission en mai 1916, six mois après son arrivée au front, Roger va déjeuner chez les parents Lalumière. Jean Gaston suit cette petite chronique de loin, comme en atteste sa lettre du 30 mai :

Vous me parlez de Roger Pérey qui a été en perme. Je suis très content que vous l’ayiez eu à déjeuner. Je n’ai pas eu de lettre de lui. Peut-être, ce soir.

A son retour en ligne, Roger commente pour son ami le plaisir du déjeuner bien arrosé et le déplaisir de la mise au sec au retour :

J’ai eu également une lettre de Roger Pérey qui me raconte quelques détails sur sa perme, ainsi que le déjeuner qu’il a fait avec vous. Il trouve qu’il y a un peu trop de différence d’avoir tant eu de pinard et, maintenant, être réduit à un quart par jour. C’est, en effet, un peu maigre. Là où il est, ils ne peuvent sans doute s’approvisionner. Comment qu’il doit rousquailler !

 

Roger, à mille kilomètres de Gaston, avait  en effet profité du temps béni  de la perme pour aller au Moutchic (le 15 mai) :

Cher Copain,

Je suis en bonnes parties de pêche avec la bande ; mais, malheureusement, le temps passe vite car voilà l’heure de partir … dur… Reçois une cordiale poignée de main.

Jean Gaston avertit ses parents le 2 juin :

Le camarade Roger Pérey m’a fait une carte depuis l’étang de Lacanau Océan, qu’il doit avoir quitté en ce moment, je suis sûr.

Mais les événements se précipitent. Fini le bon temps ! Dès le 20 juin, Gaston sait que Roger va combattre non loin de lui, à ses côtés ou presque. Ce sera sur la Somme  :

Hier, j’ai eu une carte de Roger Pérey qui se trouve, comme moi, au repos et à l’arrière. Et même mieux que ça, il doit se trouver dans le même département que moi. Peut-être plus près que je le crois encore. Aussi, je vais me débrouiller pour tâcher d’avoir une entrevue avec lui. Aussitôt que je saurai du nouveau là-dessus, je vous en avertirai.

Lors de l’attaque du 1er juillet 1916, Gaston est en toute première ligne. Tout en rapportant à ses parents ce moment terrible :

Je me suis battu pendant trois jours et trois nuits ainsi que les camarades, tout mon bataillon. Je ne vous décrirai pas comment cela s’est passé car cela  m’est impossible. Pour le moment, je puis vous dire en vitesse à peu près ce que nous avons fait : le 1er juillet, à la pointe du jour, nous avons monté à l’assaut, un peu à gauche [1]  du le (sic) village de Dompierre. D’un seul bond, nous avons atteint les tranchées boches où nous avons engagé l’arme blanche. Mais cela a été de courte durée car les boches n’ont pas été longs à crier : “Camarades !” Ils se sont rendus par centaines. Je ne puis pas dire le nombre de prisonniers (sic) de prisonniers que l’on a pu faire, mais il doit certainement être élevé car cela n’a pas arrêté tant que j’y étais et cela continue toujours (…),

Il dit dans la même lettre ne rien savoir du sort de son ami et s’inquiète de lui :

Roger Pérey était bien sur ma gauche. S’il a attaqué, il doit être aussi au repos en ce moment.

 

Passée l’euphorie du 1er juillet, Félix, exactement comme Jean Gaston, doit repartir à l’attaque le 28 juillet, puisque le front français s’enlise :

Le camarade Pérey Roger m’a fait une carte hier. Il pense remettre ça bientôt, vu qu’ils ont reçu du renfort.

 

Un silence d’une durée de trois mois s’installe alors, que Jean Gaston signale à ses parents. Ce n’est que  par leur truchement que le fil se renoue, le 14 octobre 1916. Roger répond à une lettre de Gustave, le père de Jean Gaston :

Cher Ami,

Je m’empresse d’avoir un moment de repos pour faire réponse à votre aimable lettre qui m’a fait plaisir de vous savoir toujours en bonne santé ; et surtout de savoir que les vendanges se sont bien passées. Mais, au lieu de vendanger, je vendangeais les kilomètres : 30 par jour ; et cela jusqu’à aujourd’hui. Nous sommes encore dans ce patelin de la Somme. Mais je crois que nous n’y resterons pas car on parle que nous allons embarquer par le chemin de fer - destination toujours inconnue.

 

Donc, cher Gustave, j’espère que vous allez soigner ce vin qui, je crois, sera le victorieux. Il faudra qu’il serve simplement à arroser cette victoire qui est si longuement attendue. Donc, j’espère que d’ici le printemps, nous les aurons donc.

Pour le moment, je ne vois plus grand-chose à vous dire. Bien le bonjour à tout le monde de ma part.

 

Recevez, cher Gustave, une cordiale poignée de main d’un vieux poilu,

Roger

 

Aussitôt reçue, aussitôt transmise. Gaston met à ce moment-là sur le compte du cafard le long silence de son copain comme le changement intervenu chez lui depuis le jour de l’attaque :

Pour Roger  Pérey, vous pourrez lui dire le bonjour, lorsque vous lui ferez réponse. Il me semble le voir le jour qu’il partait. Il paraissait l’avoir salement mauvaise. Cela lui a sans doute passé.

Mais le silence s’alourdit de nouveau et les relations ne semblent se renouer vraiment que dix mois plus tard. Que s’est-il passé ? C’est que deux péripéties douloureuses sont intervenues. Tout d’abord, Jean Gaston est blessé par éclat d’obus le 25 décembre 1916, opéré  en février, avant de se battre au Chemin des Dames. Ce sera, pour lui, une des périodes les plus funestes de sa guerre. Quant à Roger, sans que nous connaissions exactement la date de sa blessure ni le lieu (selon son fils, Verdun) puisque sa fiche militaire omet de les relever, nous savons, grâce au témoignage de Pierrot Pérey, qu’il a été enterré vivant par un obus. Pris dans le trou, il s’est débattu. Les secours et ses camarades l’ont sorti de là. Mais il a eu le bras droit cassé au coude. Il n’a plus jamais été en mesure de l’étendre complètement. Félix a toujours estimé que c’était à cause de cette blessure qu’il était sorti vivant de la guerre. Il écrit à Gustave une carte postale depuis l’Hôpital complémentaire de Bayon, Meurthe-et-Moselle :

Cher Gustave,

Recevez mes meilleurs vœux et souhaits de bonne année.

Je suis à l’hôpital, le bras droit cassé au coude. Je crois que notre entrevue avec Maurice (le frère de Jean Gaston, en permission à Eysines de fin janvier jusqu’au 11 février 1917) ne pourra se réaliser.

Enfin, ce n’est qu’un petit malheur. Je ne souffre pas trop. Je pense rester environ 2 mois.

 

De fait, c’était la bonne blessure, celle-là même dont ont rêvé tant de soldats. Il est hospitalisé tout l’été puisque, le 7 octobre 1917, Gaston se réjouit de ce qu’il bénéficie d’un « mois de prolonge ». Le 22 octobre, il le sait en permission, sans doute de convalescence, à Eysines. Roger chasse l’alouette : « qu’est-ce qu’il doit se mettre, le veinard – par là-bas ! », écrit Jean Gaston qui, le 11 novembre, perplexe ou simplement curieux, demande à ses parents si son ami est chez lui, au Vigean, ou s’il a rejoint son Dépôt. Le 27 décembre 1917, il est déclaré inapte à l’infanterie pour « limitation des mouvements du coude droit, suite de chute en service commandé (zone des armées) ». Il y a « gêne du mouvement au maniement d’armes ». Il passe au  56 ème Régiment d’Artillerie, sur un poste moins exposé. Jean Gaston le confirme près de six mois plus tard :

J’ai reçu aujourd’hui une lettre de Roger Pérey qui n’a pas l’air de s’en faire étant dans l’A. L. G. P.

A.L.G.P. désigne, en langage militaire, l’Artillerie Lourde de Grande Puissance, c’est-à-dire les monstrueux engins apparus à la fin de la guerre,  que ne pouvaient tirer les attelages de chevaux et qui étaient attelés à des locomotives. Mais en argot, les mêmes initiales se lisent : « Artillerie de Luxe pour Gens Pistonnés ». Ce que semble sous-entendre, en riant, Jean Gaston. Moqueur, en 1918, il fait allusion à une amourette et surtout à la grande offensive allemande du printemps et de l’été 18  dont Roger est (relativement) protégé :

Vous me dites que le frère du garde est blessé [2] . C’est-il gravement ? … Vous m’en donnerez réponse. Quant à Cécile [3] , voilà son mariage retardé de 18 mois. C’est vraiment embêtant ! Puisque vous me parlez de Pérey, je crois qu’il ferait bien de s’y prendre assez à l’avance quoique, lui, dans les 305, avant que les boches l’attrapent, il a de la marge !

1919 : le cauchemar est fini.

Désormais, de 1919 à 1966 et la mort des compères,  du Vigean au May-du-Merle, les deux amis et les deux familles ne se quitteront plus. La présence de l’un ou de l’autre est obligatoire lors des grands événements familiaux que sont les mariages ; mais aussi lors des travaux annuels  des vendanges ou pour diverses ententes professionnelles. L’un et l’autre feront partie du « Syndicat » et se verront régulièrement aux réunions et actions.

1930-1970

Félix Roger, installé comme on le sait au Vigean,  loue l’actuel n° 19  de la rue du Cap-de-Haut. Elégante maison à la façade de pierre,  à la génoise ouvragée, elle a été bâtie perpendiculairement à la rue et regarde vers l’est, comme de coutume. Elle fait face au château. Son jardinet, devant, la protège et la met en valeur, selon une architecture du XIXème siècle particulièrement réussie à Eysines, que ce soit  au quartier de Lescombes ou au Vigean.

Maison eysinaise, n° 17, rue du Cap-de-Haut (Coll. Part.)

 

Pierrot acquiert ultérieurement la maison voisine, le n° 19, maison basse, orientée nord-sud, que protègent des voitures et, antérieurement, des charrettes, rue Mourgues, ses  quatre imposantes bornes de pierre.

Maison Pérey, n° 19, rue du Cap-de-Haut (février 2020). (Coll. Part.)

 

Pierrot est célèbre pour ses revues, ses chansons, ses  animations, la présence chaleureuse qu’il dégage, sa joie de vivre, le bonheur de son contact, son immense connaissance d’Eysines. On l’appelle « le maire du Vigean ».

P. Pérey ( fond privé )

 

Marie-Claire Latry

Sources :

- Inventaire du Patrimoine, Région Nouvelle Aquitaine

- Jean Gaston Lalumière, Où est passée l’humanité ? Lettres et carnets de guerre, Pessac, P.U.B., 2020

- Jacques Tribalat, Michel Pétuaud-Létang et Dominique Le Lann, L'échoppe un art de vivre, Mérignac, 

A éditions, 2003.

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 Pierre Mendès France

La République moderne, 1962